Patrice's Blog

L’Open Source, les médicaments génériques et les progrès de l’informatique

Doit-on réinventer la roue à chaque projet informatique ? Le passage des sources des programmes dans le patrimoine commun est-il un facteur de progrès pour l’informatique ?

“Nous sommes des nains sur les épaules de géants”. C’est dans le domaine des sciences que l’on entend cette pensée. Et en effet, les savants d’aujourd’hui ne sont pas plus intelligents que ceux d’hier, mais ils bénéficient, dès leur formation, de siècles de science accumulée et c’est sur ce socle immense construit par Newton, Einstein et les autres, qu’ils apportent leurs petites pierres.

L’informatique n’est pas exactement une science. Mais doit-elle pour autant tout reconstruire à chaque génération ? Si c’était le cas, elle serait condamnée à toucher rapidement ses limites. Les informaticiens d’aujourd’hui sont-ils plus forts que ceux d’hier ? Certainement pas. Ont ils appris plus de choses en cours ? Un peu sans doute. Mais cela ne suffirait pas à s’élancer plus loin.

Si l’informatique progresse, c’est plus par le patrimoine de code source que par la connaissance

Car si, en sciences, le patrimoine est entièrement dans le savoir, en informatique, il y a deux patrimoines : la connaissance dune part, le code d’autre part. La connaissance progresse lentement et il y a peu de savoirs fondamentaux pour bâtir, disons, Mac OS X ou bien Eclipse, qui étaient inconnus il y a 15 ans. Si l’informatique progresse, c’est plus par le patrimoine de code source que par la connaissance, c’est à dire que l’on peut s’appuyer aujourd’hui sur un immense socle de code source.

Dans les premiers temps, les informaticiens devaient tout créer, pratiquement pour chaque programme. Puis, les systèmes d’exploitation ont amené un premier niveau de socle, qui est devenu plus sophistiqué au fil des années, et les langages de haut niveau ont amené des librairies de plus en plus riches.

Sur ce socle élémentaire, nous avons ajouté différents frameworks, qui constituent une seconde couche. Et ce n’est pas tout : nous disposons aussi dune quantité de composants de haut niveau, que nous pouvons assembler pour construire des applications nouvelles. Au total, 90% du code déroulé dans ces application sera issu, soit du système d’exploitation, soit des frameworks, soit des composants. Et nous n’aurons réellement développé que les 10% de valeur ajoutée spécifique.

C’est la dimension humaniste de l’Open Source que de considérer que nous apportons chacun notre pierre

C’est un constat important : l’informatique progresse essentiellement parce que le socle de code qui constitue notre patrimoine s’agrandit. Si, dans un effort gigantesque, je réalise un programme nouveau, représentant disons un million de lignes de code originales, que ce programme répond à un besoin et qu’il est un succès commercial, c’est certes une belle aventure, qui m’enrichira peut-être et sera utile à mes clients.

Mais je n’aurai pas réellement fait progresser l’informatique d’un pouce, car trois ans après moi, si un autre veut aller plus loin dans cette voie, pour faire un meilleur programme sans disposer du mien, il lui faudra repartir d’où j’étais parti, ré-écrire mon premier million de lignes de code, pour enfin y ajouter 200 000 lignes qui l’amèneront un peu plus loin. Ne pouvant grimper sur mes épaules, il a les deux pieds dans la même boue que moi, et n’a d’autre choix que d’être géant lui-même.

C’est la dimension humaniste de l’Open Source que de considérer que nous apportons chacun notre pierre, ajoutant à ce patrimoine commun, qui nous permettra daller plus loin.

Nous ne sommes pas extrémistes, et ne croyons pas pour autant que tout devrait être Open Source, ni que vendre des logiciels serait immoral. Le principe selon lequel tout travail mérite salaire nous semble très juste, et on pourrait y ajouter que tout travail exceptionnel mérite salaire exceptionnel.

L’Open Source joue déjà le rôle des génériques en pharmacie

A ce titre, il est bon que les concepteurs de programmes novateurs s’enrichissent, ce qui serait non impossible, mais plus rare si toute œuvre était immédiatement disponible en Open Source. Mais du moins faut-il mesurer que tant que les sources de ces programmes n’auront pas rejoint le patrimoine commun, l’informatique n’aura pas vraiment progressé.

Dans de nombreux domaines, l’Open Source joue déjà le rôle des génériques en pharmacie : les premières vagues d’innovation appartiennent souvent aux entreprises commerciales, mais aussitôt qu’un domaine arrive à maturité (messagerie, système d’exploitation, serveur HTTP… et maintenant gestion de contenus, CRM, décisionnel…), arrivent les solutions Open Source qui remettent en quelque sorte les avancées d’hier dans le patrimoine.

C’est pourquoi je plaiderais volontiers pour un principe de durée limitée des droits d’auteur sur les logiciels. Compte tenu de la vitesse à laquelle bouge l’informatique, une durée de 10 années semble confortable : 10 ans après avoir été commercialisé, un programme passerait dans le domaine public.

Comme dans la pharmacie, ce serait un formidable stimulant pour la recherche, car aucune compagnie ne pourrait longtemps se reposer sur ses lauriers, il lui faudrait toujours aller de lavant. Et nous aurions l’assurance que tous les programmes rejoignent un jour le patrimoine commun.

Article paru sur Journal du Net, le 18 septembre 2006

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